Laurent Alexandre: «L’Europe ne voit pas arriver la course à l’intelligence»

INTERVIEW VIDÉO – Laurent Alexandre, chirurgien, entrepreneur et essayiste, salue les efforts de la France en matière d’intelligence artificielle et appelle à se mobiliser pour l’éducation.

Chirurgien, entrepreneur et essayiste, Laurent Alexandre estime que l’école doit d’urgence se préparer à l’émergence de l’intelligence artificielle.

LE FIGARO. – Les politiques sont-ils suffisamment mobilisés vis-à-vis de l’intelligence artificielle et de l’éducation?

Laurent ALEXANDRE. – Il y a une prise de conscience très forte en France des enjeux de l’IA en matière d’éducation. La mission Villani en est un bon exemple. Elle a été très productive. Peu de personnes en France ont comme le célèbre mathématicien une vision transversale de l’intelligence artificielle. Sur le seul sujet de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, en introduisant les neurosciences et en réfléchissant à long terme, démontre qu’il est très précieux. Qu’il s’agisse d’intelligence artificielle ou d’intelligence biologique, il y a de vrais progrès en France. Dans le reste de l’Europe, c’est plus nuancé. Au niveau de l’Union européenne la réflexion sur le sujet est tout simplement nulle.

Pourquoi jugez-vous que l’intelligence artificielle est un enjeu crucial pour l’éducation?

Elle va bouleverser l’éducation de deux manières. D’abord en concurrençant l’intelligence des enfants qui sont formés à l’école. Ensuite, l’école va se servir progressivement de l’intelligence artificielle pour améliorer et personnaliser l’éducation en fonction des caractéristiques cognitives de chaque enfant.

Les révolutions technologiques se sont succédé sans avoir modifié l’enseignement. Pourquoi la façon d’enseigner changera-t-elle avec l’IA?

À la différence des révolutions précédentes, c’est la première fois que l’on va se retrouver dans une situation où une intelligence numérique va concurrencer l’intelligence biologique. Cela nécessite que l’on réorganise la formation pour que cette intelligence ne se substitue pas aux générations à venir mais qu’elle devienne complémentaire.

Enseignerons-nous les langues ou l’apprentissage par cœur?

Même s’il y avait des machines à traduire, les langues ont des conséquences très positives sur le cerveau. Être bilingue ou multilingue protégerait même contre Alzheimer. Il ne faut pas abandonner leur apprentissage. De même, si nous ne mémorisons rien, nous aurons des atrophies de certaines zones cérébrales. Même si l’on peut accéder très vite aux informations, il est préférable de les avoir dans le cerveau que dans Google. On ne peut pas être multidisciplinaire si on ne sait rien. Il n’y a pas d’intelligence s’il y a zéro mémoire…

Est-ce que le format classique du prof devant ses élèves va évoluer?

L’éducation de demain utilisera probablement trois outils: des professeurs charismatiques pour motiver et faire aimer la connaissance, des technologies électroniques comme les Mooc et puis l’intelligence artificielle pour pouvoir personnaliser l’enseignement en fonction des caractéristiques intellectuelles et cognitives des enfants.

L’école de demain saura-t-elle réduire toutes les inégalités sociales?

Une récente étude du Pr Robert Plomin montre que la capacité de lecture était très largement génétique et non pas environnementale. Si les parents qui lisent bien ont des enfants qui lisent bien, ce n’est pas parce qu’ils leur ont transmis l’amour de la lecture, mais parce qu’ils leur ont transmis des caractéristiques génétiques qui favorisent la bonne lecture. Robert Plomin propose justement que l’on se serve de la génétique pour repérer et aider les enfants qui ont des variants génétiques qui ne vont pas leur faciliter la lecture. Une telle sélection pose bien sûr des problèmes éthiques, moraux, philosophiques énormes, surtout dans un pays comme la France où la plupart des gens pensent que l’intelligence et les capacités cognitives sont acquises et pas du tout d’origine génétique.

Va-t-on vers une course au meilleur QI avec ce développement numérique?

Les gens les moins doués, les moins bien formés, les moins plastiques sur le plan intellectuel, risquent d’être dans une extrême difficulté dans deux ou trois décennies lorsque l’intelligence artificielle va se mettre à galoper. Est-ce que cela va conduire à une course à l’intelligence entre les êtres humains? C’est probable. Certains pays d’Asie comme Singapour s’enorgueillissent déjà d’avoir le meilleur QI moyen au monde, 108, d’être numéro un mondial dans le classement Pisa et d’avoir un niveau de vie qui est presque le double du niveau de vie des Français. J’ai peur que l’Europe ne voie pas arriver cette course à l’intelligence.

Dans votre approche, la technologie est un tsunami auquel rien ne résiste. Ne sous-estimez-vous pas la capacité des intelligences biologiques à résister à l’émergence de ce futur?

Je suis comme le patron de Google dans son interview récente au Guardian où il dit: «Est-ce que les êtres humains veulent que la technologie aille aussi vite qu’elle va aujourd’hui?» Je m’interroge clairement sur la capacité d’absorption de ce choc technologique par les êtres humains. Le fait d’être inadapté face à la société de la connaissance et du big data a des conséquences qui vont bien au-delà du marché du travail. Cela pose même des problèmes de santé. Aux États-Unis, les non-diplômés ont une baisse de leur espérance de vie, et ça commence en Angleterre. En réalité, si les écarts entre une petite élite intellectuelle et le reste de la population s’accroissent, notre démocratie pourrait être en danger. La description faite par Harari dans Homo Deus, des dieux et des inutiles, de ceux qui maîtrisent l’intelligence artificielle pendant que les autres sont remplacés par l’intelligence artificielle, est un cauchemar qu’il faut éviter à tout prix. Si nous n’y parvenons pas, cette révolution technologique mènera à une révolution politique semblable à 1793, pas à 1789…

L’affaire Facebook est-elle un tournant pour les plateformes?

Dans les pays démocratiques, les Gafa sont politiquement fragiles. Ils peuvent être affectés par une défiance politique, par une défiance populaire et par des législations contraignantes. Les géants chinois, les désormais célèbres BATX, sont à l’abri de ces risques. Le Parti communiste les biberonne pour atteindre l’objectif énoncé par le président à vie: faire de la Chine le numéro un de l’IA en 2030 et la première puissance mondiale grâce à l’IA en 2040. Si les Gafa sont fragmentés par l’antitrust, si les utilisateurs s’en détournent, nous accélérerons la montée en puissance de la Chine et donc le déclin de l’Occident.

SOURCE : Le figaro

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